1- La problématique du sens

Avec une fréquence et une insistance croissantes, des articles et des ouvrages sont aujourd'hui consacrés "au grand vide de sens, au besoin de sens, à la faillite d'une société en manque de sens" et, d'une manière générale, à l'analyse de tous les symptomes d'une crise du sens ."Tout est relatif ; la vérité est contingente ; toute proclamation d'un sens de référence est un endoctrinement abusif qui relève d'un totalitarisme inacceptable". L'humanisme contemporain s'est majoritairement rallié à ce dogme relativiste. Dans le même temps, le cybermonde se câble et s'unifie, mais ce réseau neuronal, toujours plus dense mais sans pôle de cohérence, est un supercerveau vierge à la merci de n'importe quel prédateur l'asservissant à sa pensée unique.

La solution du problème du sens ne saurait procéder que d'un changement radical de paradigme engageant l'épistémologie dans un dépassement des certitudes que la modernité a pu croire rationnellement et définitivement fondées en l'état des connaissances du moment. Or, on peut recueillir de nos jours bien des indices, tels que l'affaire Sokal-Weinberg, de ce que la validité du paradigme relativiste commence à être mise en question par des penseurs contemporains.

Pour l'investigation de ce futur paradigme, Béna met en oeuvre un outillage logique entièrement nouveau qui procède des deux constats contradictoires suivants :

La thèse de l'absolu de la relativité des sciences humaines tire sa justification la plus solide des limitations de la logique. Mais les théorèmes qui les démontrent, tels que celui de Gödel, présupposent l'univocité de l'arithmétique élémentaire, absolu de référence des logiciens.

La thèse de l'absolu de la vérité des sciences dures tire sa justification de la vérification expérimentale des lois de la physique. Mais les mesures des vérificateurs présupposent encore l'univocité de l'arithmétique élémentaire, absolu de référence des physiciens.

Paradoxalement, ces deux thèses antinomiques sont donc tributaires du même outil arithmétique considéré comme absolu de référence. C'est donc lui qui porte la responsabilité de la contradiction entre relativité logique et vérité physique. Il faut oser transgresser le tabou d'une arithmétique élémentaire univoque, celle de l'enfant qui apprend à compter.

Si l'on examine et démonte cet outil, sa valeur apparaît toute relative car l'univocité d'un dénombrement ou d'un compte dépend de l'accord de ceux qui les font sur des règles conventionnelles. Celles-ci sont particulièrement mises en évidence lorsque, par construction, elles sont physiquement inscrites dans l'alignement des compteurs automatiques sur des réglages communs. Ces conventions pratiques de normalisation, qui répondent à des exigences strictement humaines de rigueur comptable, sont comparables au postulat d'Euclide en géométrie. La science doit prendre conscience de ce que ces normes, objet d'un commun accord, sont des anthropomorphismes culturels qu'il ne faut pas projeter sans examen sur la réalité naturelle. Il lui faut concevoir l'arithmétique classique univoque, qu'elle utilise pour assurer l'indispensable unanimité comptable, comme un cas particulier d'une artithmétique générale équivoque appropriée pour traduire les comportements naturels qui n'obéissent pas au même impératif.

Lorsqu'on dérègle méthodiquement l'arithmétique usuelle on engendre des indéterminations qui procèdent de ce que, au principe, le digit est à l'informatique ce que le quantum d'action est à la physique. Ces indéterminations des comptes sont la transposition numérique des indéterminations quantiques ; est ainsi mise en évidence au principe de toute information une correspondance, nécessaire et non plus arbitraire, entre un signifié arithmétique et un signifiant physique. L'analyse axiomatique des règles d'univocité comptable révèle qu'elles sont des normes intrinsèquement significatives car elles expriment une équivalence naturelle et non plus culturelle entre les catégories premières de l'arithmétique et celles de la physique. Avec cette concordance primordiale on touche ici à la source de toute signification et l'on découvre à l'état naissant un sens absolu de référence en qui se composent la nécessité de déterminations et la liberté d'indéterminations. Il en est d'ailleurs ainsi de tout accord sur un référentiel d'orientation qui laisse faculatif le choix de la direction.

La logique de cette arithmétique générale méthodiquement déréglée est l'outil qui est élaboré par le laboratoire Béna pour modéliser et formaliser une théorie du sens. Elle se fonde sur un axiome unique d'accord qui prend acte de ce que tout consensus sur une norme présuppose un critère de discrimination entre l'acceptation et le refus de s'y soumettre. Cet accord ontologique sur la signification du consensus et du dissensus est l'absolu de référence présidant à l'élaboration d'une théorie du sens qui est inséparablement théorie de l'accord.

Béna inscrit ainsi sa recherche sur le sens dans une problématique inédite par rapport aux courants dominants de la pensée contemporaine. Dans cette perspective le prochain millénaire pourrait être celui d'un commun accord au plan verbal sur un sens de référence réservant au plan du comportement la possibilité d'aller ou non dans ce sens. Au paradigme de la relativité du sens succéderait le paradigme de l'évidence du sens.

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