INTRODUCTION

LA SCIENCE À LA DÉCOUVERTE DU SENS1

J'invite mon lecteur à participer à une expédition aventureuse à la découverte du sens de l'Univers dont l'histoire, déployée sur environ quinze milliards d'années, est peut-être susceptible d'éclairer le sens de la vie et le sens de l'homme. Car l'histoire humaine n'est que la millionième partie de l'histoire cosmique et je considère comme a priori non pertinents tous les discours passés et présents sur le sens qui ne prennent en compte que cette minuscule frange émergée d'un iceberg : songeons que si l'on accorde à l'histoire culturelle du sapiens une épaisseur d'un centimètre, la partie immergée de l'iceberg plonge à dix kilomètres. Je reconnais pleinement les acquis considérables des sciences humaines mais toutes les spéculations sur le sens à partir de cette pellicule d'humanité, faisant table rase de son immense substrat infrahumain, me semblent autant de constructions anthropomorphes incompatibles avec l'exigence d'objectivité dont se réclame la méthode scientifique.

L'expédition que je propose se veut assistée par un outillage conceptuel nouveau que met à sa disposition la "cyberscience". J'appelle ainsi la science nouvelle qu'inaugure en cette fin de millénaire la révolution de l'informatique numérique. Je ne m'appuierai donc pas sur les lumières des idéologies, des sagesses ou des révélations. On verra que je ne nie pas pour autant que leur inspiration puisse être féconde et digne d'être considérée : en tout état de cause, nos connaissances les plus récentes sur les origines doivent une partie de leur vocabulaire à la méditation millénaire sur l'énigme de la Création. De plus, je n'ignore pas que l'investigation de la partie immergée est tributaire de l'outillage conceptuel élaboré par les logiciens, résidents de l'infime partie émergée. Mais j'entends montrer que cette interactivité nécessaire entre sciences humaines et sciences dures est précisément susceptible d'être prise en compte par la cyberscience qui est science de l'interactif

J'entreprends donc une exploration qui est une première, muni d'un instrument de navigation que mes compagnons de voyage ne connaissent pas et dont ils devront pour commencer apprendre le maniement. Je les préviens d'ailleurs que notre enquête aux sources encore inviolées du sens sera pleine de risques, éprouvante et souvent déconcertante. Si la solution du problème du sens était facile à trouver, elle eût été découverte depuis beau temps. Elle ne peut être espérée que par l'exploitation et la synthèse des recherches les plus avancées à la faveur d'un travail assidu et de longue haleine. Cependant, les lecteurs qui feront l'effort de me suivre ne tarderont pas à découvrir qu'ils seront largement payés de leurs peines, car si j'ose les entraîner à ma suite c'est parce que j'ai déjà fait bien des reconnaissances qui m'ont persuadé que les informations recueillies, si fragmentaires soient-elles, sont de valeur inestimable.

 

Voici plus de trente ans que je fraye cette piste du sens semée de pièges2 et je crois maintenant avoir trouvé des raccourcis que peuvent emprunter tous les voyageurs sans autre préparation intellectuelle qu'une curiosité passionnée de la signification de leur existence. Qui n'a remarqué combien de nos jours le mot sens revient comme un leitmotiv dans les émissions télévisées comme dans les ouvrages portant sur les grands problèmes de notre temps ? en particulier sur ceux de la jeunesse que l'on dit privée de repères ou sur ceux de la société que l'on déclare déboussolée3. On connait la réflexion de Malraux :"Nous sommes la première génération qui, à la question :«qu'est-ce que les gens font sur terre ?» répond : «je ne sais pas»". Nous sommes en économie de marché et sur le marché du sens la demande est bien supérieure à l'offre. Il y a pénurie et crise du sens. Les fournisseurs traditionnels de sens : les idéologies, les éthiques, les Églises sont en faillite, ou en perte de vitesse, ou en rupture de stock. Or il n'est pas si facile de s'accommoder de l'absurde et, pour nombre d'analystes, le sens serait une drogue dont le manque ferait se tourner vers des charlatans qui intoxiquent leurs adeptes, les exploitent et les conduisent aux pires aliénations sectaires, terroristes ou suicidaires. Beaucoup de dealers s'improvisent en effet sur ce créneau porteur.4

Cependant nombreux sont également ceux qui, estimant avoir été abusés par de pseudosens, prétendent, désabusés, désormais se passer de sens. Guéris de leurs illusions, ils entendent jouir du présent en censurant la question du sens. Mais ces désillusionnés ne sont-ils pas aussi des drogués du non-sens ? Enfin il y a tous ceux qui donnent encore sens à leur vie en la consacrant généreusement à une grande cause : la liberté, la paix, la justice, l'art, la solidarité, la connaissance, ou quelque autre idéal. Seraient-ils également des drogués ?

 

Le manque de sens apparaît particulièrement aigu dans le domaine politique où les responsables de la cité sont de plus en plus réduits à gérer le court terme à coup d'expédients. De toute part des échéances s'accumulent qui ne peuvent plus être reportées et que les gouvernements sont impuissants à honorer dans le cadre national. Il n'en va pas seulement ainsi des urgences économiques, sociales ou écologiques. Des facteurs de transformation accélérée tels que les changements de climat, l'évolution démographique, l'informatisation planétaire, les mutations éthiques, n'offrent que pas ou peu de prise aux pouvoirs en place. Ils semblent de plus en plus au pied du mur car si des solutions peuvent parfois être trouvées pour remédier momentanément à tel ou tel problème particulier, c'est la concomitance et la convergence de multiples problèmes interdépendants qui rendent chacun d'entre eux localement insolubles.

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C'est pourquoi je me demande si cette période critique ne doit pas désormais être appréhendée dans une problématique de rupture et non de petits pas. Il est à cet égard de plus en plus courant d'entendre que la mondialisation irréversible à laquelle nous sommes confrontés est une crise de civilisation sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Je vais pour ma part beaucoup loin ; le cas de figure que je m'efforce d'instruire dans cet ouvrage est celui d'une discontinuité radicale à l'horizon de l'homme d'une ampleur comparable à ce que furent hier les émergences successives de la matière, de la vie et de la pensée. Les futurologues ont à sonder tout le faisceau des hypothèses concernant l'avenir sans négliger les plus marginales. Sans exclure que les autres possibilités soient tout aussi plausibles, j'ai résolu d'étudier l'hypothèse extrême selon laquelle la cité planétaire de demain serait aux cités autonomes d'hier ce qu'a été la première cellule vivante aux molécules libres qui se sont assemblées pour la former. En toute conscience de ma témérité, j'ai donc choisi de scruter une conjecture plus forte que celle d'un changement d'ère : celle d'une transition critique au sens thermodynamique de cette expression. Dans cette éventualité, nous serions sur le seuil d'une métamorphose sociale, condamnés à tenter une tête de pont sur une autre rive, à risquer un débarquement sur un continent inconnu porteurs d'une nouvelle utopie ? En toute conscience de mon imprudence, j'ai donc décidé de me jeter à l'eau, optant pour une problématique d'émergence encore extravagante voici moins de dix ans à laquelle je vois que désormais commencent à songer quelques esprits avertis5. Dans cette perspective d'extrapolation de la séquence des émergences passées en direction d'une émergence future, il est bon de se rappeler l'aphorisme évangélique : "on ne ravaude pas une vieille étoffe avec des pièces de tissu neuf, on ne met pas du vin nouveau dans une vieille outre".

 

Cependant, pour la grande majorité, une telle problématique, toute hypothétique qu'elle soit, est contestable et néfaste. Elle réveille en cette fin de siècle les fantasmes gnostiques, millénaristes ou apocalyptiques. Syndrome parmi d'autres d'une mue de la société manifestée par de multiples signes tels que la violence, la délinquance, la drogue, l'angoisse, l'exclusion, le fanatisme. Parce que les nouvelles générations ont la fièvre, grandit le sentiment qu'il faut faire quelque chose et certains sont tentés de faire n'importe quoi. Pourtant, plus les périls semblent graves et imminents, plus il convient de raison garder en échappant à la pression passionnelle des urgences quotidiennes.

 

C'est pourquoi dans cet ouvrage je n'entends pas traiter de la crise du sens sur ce registre d'une actualité brûlante. Indépendamment des gouvernements prisonniers du quotidien, j'estime indispensable que parmi tous les instituts de la conjoncture il s'en trouve au moins un qui prenne le maximum de recul pour étudier avec toute l'objectivité possible la situation présente à l'échelle de la totalité historique depuis le Big Bang. Cependant, en tant que chercheur d'un tel institut, je suis pleinement conscient de mes ¤illères car c'est à travers les filtres d'analyse de la science moderne que je scrute les profondeurs du passé ; comme déjà signalé, la méthode scientifique m'enjoint certes de me défier et de me défaire des anthropomorphismes mais comment puis-je être assuré d'y parvenir car c'est encore mon cerveau, produit de l'évolution cosmique, qui procède à l'analyse de son propre fonctionnement ? En d'autres termes, nous n'observons qu'à travers des prismes déformants et nous ne pouvons libérer notre regard de ces déformations pour savoir comment elles sont faites et corriger en conséquence nos observations.

 

Cet enfoncement illimité de la pensée en quête de ses fondements est désormais solidement établi sur l'intelligence des limitations de la logique démontrées notamment par le théorème de Gödel6. En application de cette logique - que je qualifierai de gödelienne pour simplifier - il semble désormais scientifiquement acquis que tout doive être relativisé à commencer par toute certitude sur le sens. La modernité est enlisée dans les sables mouvants de ce relativisme épistémologique7 qui légitime la négation de tout absolu de référence et qui fonde rationnellement les tendances actuelles au doute et au soupçon systématiques, au désenchantement, à la déconstruction, à la désacralisation.

 

Cependant il en est de la démonstration de Gödel comme de toute vérité scientifique : elle ne vaut que dans un certain domaine de validité. En ce qui concerne ce théorème, ce domaine est clairement stipulé dans son énoncé ; il ne s'applique qu'aux logiques qui présupposent la plus élémentaire arithmétique, celle de l'enfant dont on dit qu'il sait compter. Ce domaine est très vaste puisqu'il est celui de toutes les activités humaines où il est requis que la lecture des nombres soit sans équivoque. Au sein d'une certaine collectivité un chiffre est dit univoque lorsque tous les membres de cette collectivité sont unanimes sur le nombre qu'il exprime. Il en est de même de l'univocité d'un nombre exprimé par une séquence de plusieurs chiffres. Cet accord sur un compte commence avec le Un et Un font Deux. Il fonde la plupart des rapports sociaux qui postulent l'accord sur des prix, des coûts, des tarifs, des barèmes, des cotes, des cotations, des mesures, des dénombrements, des statistiques et autres évaluations chiffrées. Le développement explosif de l'informatique à partir de la numérisation de tous les systèmes d'expression manifeste aujourd'hui à l'évidence l'immensité de l'empire du nombre univoque. Le réseau informatisé au maillage de plus en plus serré qui innerve la société planétaire est gödelien en ce qu'il présuppose l'accord des ordinateurs sur la saisie univoque des informations numérisées qu'ils échangent. Au sein de cet empire, je n'ai nulle intention de contester la validité des théorèmes de limitations de la logique ni la légitimité des applications qui en sont faites à la question du sens et qui tendent à conclure à son inanité.

 

J'entends explorer au delà des frontières de cet empire, là où la Nature n'est pas soumise aux impératifs de l'homme arithméticien. Avant que n'apparaisse ce sapiens compteur, l'histoire infrahumaine ne relève pas de la logique gödelienne car la logique de la matière comme celle de la vie ne présuppose pas l'univocité requise par nos exigences de rigueur comptable. La science a toujours progressé par la transgression des domaines de validité. La géométrie est restée pendant plus de deux millénaires prisonnière du postulat d'Euclide tant il était évident que les arpenteurs ne pouvaient plus délimiter les parcelles si d'un point on pouvait mener plusieurs parallèles à une droite. Mais, au siècle dernier, des mathématiciens8 ont eu l'audace d'imaginer que cette exigence euclidienne, légitime pour éviter les conflits de propriété entre humains, n'était peut-être pas d'application universelle dans la Nature. De fait, Einstein a prouvé qu'il fallait se dépouiller de cette convention anthropomorphe pour comprendre à partir d'une certaine échelle les comportements des astres ou des particules. Les lois de Newton demeuraient d'application valable au sein de certaines limites au-delà desquelles s'imposaient les termes correcteurs de la relativité générale.

 

Je m'étonne qu'une telle audace ne soit pas encore intervenue en épistémologie des sciences exactes en ce qui concerne les conventions anthropomorphes qui président à l'univocité arithmétique. Les géométries non euclidiennes ont prouvé leur fécondité ; pourquoi n'en serait-il pas de même d'arithmétiques non gödeliennes méthodiquement et progressivement débarrassées des règles qui assurent l'univocité des comptes requise pour le bon ordre social ? Autrement dit, de même que la géométrie euclidienne n'est plus qu'un cas particulier d'une géométrie généralisée non euclidienne, je me propose de considérer l'arithmétique gödelienne classique comme un cas particulier d'une arithmétique généralisée non gödelienne. De même, je vais me situer dans le cadre d'une logique généralisée dont la logique gödelienne n'est qu'un cas particulier. Ainsi, l'outil conceptuel nouveau dont je vais me servir est de nature arithmétique, mais sa fabrication se situe en amont de l'arithmétique classique et de son axiomatisation, en amont de la théorie des nombres, au sein d'une méta-arithmétique infrahumaine où les règles qui présideront plus tard à l'univocité des comptabilités humaines sont en cours d'élaboration dans le creuset de l'évolution naturelle.

 

Lorsque l'enfant apprend à compter, ces règles vont de soi aux yeux de ses éducateurs qui seraient d'ailleurs bien en peine de les formuler et de les expliquer puisqu'eux-mêmes, étant enfants, n'en ont pas été instruits par leurs éducateurs. Par exemple, les parents qui apprennent au bambin à montrer trois doigts parce qu'il a trois ans se gardent de le troubler en lui expliquant pourquoi ce sont les doigts qui sont comptés pour Un et non les entre-deux doigts moyennant quoi en montrant trois doigts il indiquerait qu'il a deux ans. Ensuite, à l'école primaire, on ne lui dira pas pourquoi il lui faut écrire un nombre de plusieurs chiffres de gauche à droite plutôt que de droite à gauche. La maîtresse évite à juste titre d'embrouiller les idées des écoliers en leur suggérant prématurément qu'une autre discipline d'écriture est possible, celle adoptée notamment par les Hébreux et les Arabes. Elle aura au contraire tendance à considérer que la mise en question précoce du sens unique d'écriture de gauche à droite en usage notamment dans le monde gréco-latin relèverait chez eux de la dyslexie ou du mauvais esprit.

 

Limitons là cet aperçu sur deux de ces règles implicites de base suffisant pour convaincre qu'il n'est pas facile de procéder à leur inventaire exhaustif tant nos habitudes comptables sont devenues une seconde nature. Cependant cette élucidation est facilitée par la mécanisation de l'arithmétique ; sur les compteurs automatiques ces règles logiques sont traduites en réglages physiques, normes conventionnelles de fabrication sur lesquelles sont alignés tous les composants par décision du constructeur. C'est donc en technicien fabricant de compteurs et non en logicien que nous allons dans les chapitres qui suivent procéder à cette exégèse du langage numérique qui est celui de la cyberscience.Nous allons nous trouver confrontés à quatre résultats d'une importance extrême qui autorisent la remise en chantier de la question du sens dans une problématique renouvelée :

1- Ces réglages mécaniques sont intrinsèquement significatifs ; ils mettent en correspondance naturelle univoque des fonctionnements physiques et des fonctions logiques, ce qui est en contradiction radicale avec le dogme de l'arbitraire de la relation entre signifiant et signifié qui fonde depuis Saussure la linguistique moderne.

2- L'arithmétique généralisée semble devoir permettre d'étendre la numérisation à l'ensemble des phénomènes naturels. En effet, au stade actuel de leur étude, les logiques respectives des arithmétiques auxquelles font défaut un ou plusieurs réglages de l'arithmétique classique univoque apparaissent isomorphes des logiques qui gouvernent le comportement des cellules vivantes, des molécules et des particules. De plus, des travaux récents mettent en évidence que dès la naissance les préréglages nécessaires au bon fonctionnement des compteurs mécaniques sont programmés dans le cerveau du nouveau-né9.

3- Il en découle que ce n'est pas l'homme d'aujourd'hui qui a inventé l'informatique numérique mais la Nature qui, vaille que vaille, la pratique pour son compte depuis le Big Bang. La révolution du virtuel qui s'opère sous nos yeux n'est que la transposition d'une interactivité naturelle entre l'Univers réel qui tombe sous nos sens et un Univers virtuel présupposé implicitement par la science dès lors qu'elle conçoit des entités immatérielles telles que les particules virtuelles, les nombres imaginaires et autres idéalités mathématiques. La science doit désormais avoir pour objet cet "Univers complexe" total admettant par essence, comme les nombres complexes, une composante réelle et une composante imaginaire ou virtuelle dont les existences respectives sont à prendre en compte au même titre.

4- En tant que normes respectées par la collectivité des compteurs, qu'ils soient des hommes ou des machines, ces réglages sont l'expression d'un accord sur une discipline collective. Les compteurs sont accordés par construction sur des réglages de base comme l'est l'Univers sur les constantes universelles et nous allons vérifier qu'il s'agit des mêmes réglages, toute échelle d'expression mise à part.

 

Or, quelle que soit la norme, elle signifie implicitement l'accord sur son application. Est ainsi présupposé par l'existence de normes naturelles ou culturelles un principe fondamental d'accord qui n'est pas encore reconnu. Il est notamment impliqué a priori lorsque les physiciens se disent d'accord sur des principes. Il surdétermine tous les principes là où il y a consensus à leur sujet, comme il surdétermine toutes les lois de la physique accordées sur les constantes universelles. Il en est de même en logique où l'accord des logiciens sur une axiomatique quelle qu'elle soit postule un axiome implicite d'accord qu'ils ont jusqu'à présent négligé d'expliciter.

 

En m'interrogeant pour commencer sur cet axiome d'accord, je vais donc me situer dans le cadre d'une logique généralisée plus puissante que la logique gödelienne qui admet sans le mettre en question et comme par inadvertance l'accord des logiciens sur l'arithmétique élémentaire. À l'encontre de cette inconscience, la logique généralisée se veut pleinement consciente de l'accord qu'elle présuppose. C'est donc d'abord une théorie de l'accord que je vais proposer en première partie ; ce n'est qu'après avoir éclairé le sens de l'accord que nous pourrons tenter en deuxième partie de tomber d'accord sur le sens. À quoi bon en effet rechercher l'accord sur le sens de l'Univers ou sur le sens de l'Homme si l'on ignore ce que signifie être d'accord ou n'être pas d'accord ?

 

Il n'échappe pas que cette démarche allant du sens de l'accord à l'accord sur le sens a toute l'apparence d'une circulation tautologique. Mais si, à contre-courant de la pensée contemporaine, je ne m'arrête pas à cette difficulté, c'est parce que je mets en ¤uvre avec la théorie de l'accord une clé qu'elle ne possède pas et que personne à ma connaissance n'a encore utilisée. À cet égard, j'essuie donc les plâtres et je ne saurais éviter les tâtonnements. Cette solitude est mon point faible car la crédibilité d'une théorie est nulle tant qu'elle n'a pas été vérifiée et validée par un collectif d'experts. Mais c'est aussi mon point fort car je récuse quiconque dénonce d'avance mon entreprise comme caduque sans s'être informé de cette clé.

Loin de mettre en question les conquêtes de la science moderne, j'invite donc celle-ci à un nouveau dépassement en direction d'une intelligibilité supérieure dont cette clé se prétend le sésame. On sait aujourd'hui le prix exorbitant de toute avancée de la recherche fondamentale vers une "théorie du tout" faisant l'unité des lois de la physique. À cet effet, il faut désormais une mobilisation mondiale des ressources pour réaliser des appareillages assez puissants tels que les télescopes spatiaux ou les collisionneurs de particules. Il faut de plus une collaboration étroite de tous les chercheurs impliqués dont la population ne cesse de croître exponentiellement ; ne dit-on pas qu'elle demeure chaque jour égale à celle de tous les chercheurs ayant existé depuis que des hommes cherchent. Tout pas en avant dans la synthèse des connaissances procède d'un investissement en travail toujours plus onéreux qui ne peut être éludé. Cet ouvrage n'a pu faire l'économie de ce labeur que je ne saurais épargner à mon lecteur. Mais s'il peine à me suivre dans une expédition difficile, il reste que je lui offre avec la théorie de l'accord une boussole d'un emploi simple et facile pour guider ses pas car même l'animal sait ce que signifie être d'accord ou n'être pas d'accord.

Cependant, même muni de ce viatique, la témérité d'une telle entreprise ne peut manquer de susciter un premier mouvement de rejet ; moi-même c'est avec effroi que je considère ce que mon dessein peut avoir a priori de présomptueux, voire de paranoïaque. Car il faut oser regarder en face cette généralisation de la logique qui se pose bel et bien comme un changement de paradigme, c'est à dire une révolution conceptuelle au sens de Thomas Kühn. "Tout ce qui est excessif est insignifiant" disait Raymond Aron et, à mon corps défendant, je ne cède à un tel excès qu'en raison de l'urgence extrême que me parait revêtir l'interrogation sur le sens à l'heure où le développement de la mondialisation n'a d'autre projet que le pouvoir et l'argent. Si provisoires soient-ils, il me semble un devoir de transmettre les éléments de réponse que j'ai pu recueillir après des décennies de recherche, ne serait-ce que pour épargner à d'autres tous les faux pas que je n'ai pas manqué de faire. Le même Raymond Aron que j'ai fréquenté naguère10 opposait à ma problématique émergentiste ce qu'il appelait la "philosophie du jardinier": rien de nouveau sous le soleil, la Terre continuerait à tourner et le printemps à succéder à l'hiver. Pourtant, l'existence de jardiniers de la Création est tout à fait récente ; pendant les trois quarts de l'histoire de l'Univers il n'y avait pas même une Terre à jardiner.

Vis à vis de l'excessif, il s'impose en conséquence de rester circonspect et de conserver de la distance dont la meilleure garantie est l'humour. J'aime à cet égard me remémorer la pièce de Ionesco intitulée: "La leçon.". Elle met en scène un professeur qui veut préparer une étudiante à un soi-disant "doctorat total". Et pendant qu'il déblatère, la fille manifeste son allergie en n'ayant d'autre répartie que "mal aux dents ! mal aux dents !". Je suis ce professeur et j'informe mon lecteur qu'il s'est inconsidérément inscrit au cours de doctorat total. Regardons sans concession et avec amusement les rôles que nous allons tenir sur la scène de notre petit théâtre. Sachons ne pas nous prendre trop au sérieux et rire d'observer dans un miroir la pièce jouée qui n'a rien de dérisoire. Tant que nous conserverons l'humour vis à vis de nous-mêmes nous ne serons pas ridicules mais seulement réjouis de nous observer jouant. Nous allons précisément apprendre au chapitre suivant la fonction fondamentale du miroir dans la Théorie de l'Accord ; nous verrons que l'emboîtement sans fin de logiques toujours plus puissantes, qui fonde le relativisme épistémologique, est structuré comme un jeu de miroirs que la géométrie fractale permet de modéliser et d'objectiver. Nous découvrirons l'importance essentielle de la réplication comme fondement de la jouissance et du contentement dont l'accord est la source.

 

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NOTES DE L'INTRODUCTION

 

 

1- Jean-Claude Guillebaud dans Téléobs n°162 - émissions du 6 au 11 octobre 1996

2- Ayant projeté d'organiser sur ce thème un séminaire à Béna j'ai reçu de vifs encouragements de personnalités telles que André Danzin, Philippe Quéau, Michel Serres, Pierre Thuillier, Jean-Claude Carrière, Bertrand de Jouvenel, Mgr André Dupleix...Cependant je n'ai pas réussi à réunir le quorum de participants suffisamment motivés pour donner suite à ce projet. Par contre j'ai découvert les ouvrages de deux philosophes ayant déjà fait le saut sur ce rivage d'une nouvelle intelligibilité où je me sentais seul : Michel Henry avec "C'est moi la vérité" Seuil 1996 et Pierre Malifaud avec "Métaphysique - tentative de dévoilement du réel" -Hommes et Groupes 1997.

3- Le hongrois Janos Bolyai (1802-1860) et le russe Nicolas Lobatchevsky (1793-1856) élaborèrent indépendamment l'un de l'autre la géométrie hyperbolique dans laquelle la somme des angles d'un triangle est toujours inférieure à 180 degrés. Dans cette géométrie on peut mener à partir d'un point une infinité de parallèles à une droite donnée.

4"Comment notre cerveau calcule-t-il ?" par Stanislas Dehaene "Pour la Science" - Janvier 1997

5- Nous avions été mis en rapport par un ami commun, le Père Gaston Fessard s.j. qui, dans un article des Etudes de Juin 1962 mettait en parallèle mon modeste "Essai sur la défense" avec le magistral ouvrage de R. Aron : "Paix et guerre entre les nations". Responsable à l'époque d'études stratégiques à l'État-Major de la défense nationale, je considérais que le fait nucléaire inaugurait une discontinuité historique radicale. Avec le pouvoir d'une auto-extermination collective naissait, me semblait-il, une conscience planétaire de la même manière que la conscience individuelle était née, selon Hegel, lorsque l'homme s'est su mortel. Raymond Aron récusait cet extrémisme.

 

 

 

 

 

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